Braise
J'étais chez moi à me débattre entre les poubelles, les idées sombres et les steaks hachés crus. Les pieds déjà bien enfoncés jusqu'aux chevilles dans cette drôle de matinée gadouillée de mort et de lumière. Et je le vois sur la terrasse. Posé là, sans bouger. Je passe, repasse, il ne bouge pas. Un coup sur la vitre, il ne bouge pas. Il est mort ou quoi? Non, il est debout sur deux minuscules pattes, beau comme une braise prête à s'envoler. Je me dis bon, il doit être mal en point. J'ouvre la porte-fenêtre, terrasse par les pieds, en chaussettes, le froid commence à chauffer. Je m'approche, m'accroupis, il ne bouge pas. Il est là bien vivant. Rouge-gorge immobile, impassible, impavide. Beau comme une braise prête à s'envoler. Je tends le bras, la main, le doigt. Je le caresse, tête, dos, ailes. Il ne bouge pas. Je caresse une braise. Sa petite tête d'une douceur sans nom qui pourrait être broyée en un claquement de doigt. Ses yeux, deux points noirs. D'un noir du fond de l'espace. Parfaitement rond, total, brillant. Bec en aiguille qui pourrait denteler la nuit. La flamme sur son ventre. Je n'en reviens pas. Pense à prendre une photo mais ça ferait trop de gestes, l'instant s'écroulerait. Je me dis le pauvre, il doit être mal en point. Malade, pas loin d'y passer. Je vais chercher une boîte, de la paille, de l'eau, du pain. J'y vais. Une fois tout rassemblé je reviens, il est là. Je distingue une fiente sur le carrelage de la terrasse derrière ses pattes brindilles. J'ouvre la porte et il s'envole d'un coup, comme une flèche, une flèche souple, une flèche qui aurait appris à danser. Et voilà, je reste là, avec la fiente, le froid du carrelage par les chaussettes, le soleil qui monte sur le mur, la mort embourbée. J'ai caressé une braise et elle s'est envolée.
Thomas VINAU
Vivement pas demain
petites proses de rien posées là dans la main