La petite vie secrète
Il y a quelques années, pour une émission de RFI, j'avais interviewé des écrivains sur leur travail. Mon propos était d'essayer d'entrevoir et de faire partager, à travers le reportage radio, ce qui est peu palpable dans l'univers d'un écrivain.
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J'avais rencontré trois femmes et deux hommes, de nationalité et d'âges divers, vivant tous plus ou moins à Paris et ayant publié plusieurs ouvrages.
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Un auteur m'a donné rendez-vous au pied du Sacré-Cœur et un autre dans un café bondé à Belleville. Ils m'ont parlé du monde, de la beauté, du bruit, de leur place dans ce monde là. Les trois auteures m'avaient, elles, donné rendez-vous chez elle. Pendant que nous parlions de leurs livres, de la naissance de ceux-ci, des rituels, de la discipline, l'une d'entre elles a terminé une vaisselle et m'a fait un thé, une autre a rangé des jouets qui traînaient dans le salon tout en surveillant l'heure de la sortie de l'école. Cette dernière m'avait confié qu'elle se réveillait tous les jours à cinq heures du matin pour pouvoir écrire. Deux de ces auteures avaient "de jour", si j'ose m'exprimer ainsi des métiers très prenants.
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J'ai souvent repensé à ces trois femmes puissantes que j'avais rencontrées. Je me souviens d'avoir lu cette phrase de Stephen KING (121 livres, 1 femme, 3 enfants) : "Pour écrire il faut fermer la porte." Si seulement c'était si facile. Il n'y a pas si longtemps je discutais agréablement avec un écrivain qui voyage beaucoup et qui a trois enfants encore petits. Quad je lui ai demandé comment se passait son compartimentage à lui, il m'a répondu, un peu sèchement, que c'était du domaine privé mais qu'il avait beaucoup de chance. "Beaucoup de chance" c'est, je crois, une façon moderne de dire "j'ai une épouse formidable".
Quelques données que j'ai glanées ça et là. Flannery O'Connor, Virginia Woolf, Katherine Mansfield, Simone de Beauvoir : pas d'enfants. Toni Morrison : 2 enfants, a publié son premier roman à trente-neuf ans. Penelope Fitzegerald : 3 enfants, a publié son premier roman à soixante ans. Saul Bellow : plusieurs enfants, plusieurs romans. John Updike : plusieurs enfants, plusieurs romans. Bien sûr cela ne prouve rien mais ce n'est pas anodin non plus.
Dans les salons du livre, les festivals littéraires, cette conversation sur la petite vie secrète des femmes (et peut-être de quelques hommes) existe peu. Je sens qu'il ne serait pas de bon ton d'en parler, comme si cela pouvait nous dévaloriser, nous "délégitimer", nous rendre moins "écrivains" sérieux. Pourtant, il y a, ici, toute une littérature, un pan entier d'un autre imaginaire - celui qu'on va chercher quand on n'a plus le temps de le maquiller en style, en tergiversations, en non-essentiel -, il y a de l'incarnation, de l'observation, de l'empathie, du temps qui passe et aussi, bien sûr, la conscience aiguë de sa propre mortalité.
Natacha APPANAH
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