les anges
Les anges en robes rouges se sont mis à parler fort. La conversation du feu guérit de tout.
Je jetai mes soucis dans la cheminée et m'apprêtai à faire joyeusement des choses qui m'ennuyaient. Une légèreté me montait à la tête, semblable à celle qui escortait le chevreuil que je vis un jour entrer dans la forêt : il avait l'élégance d'un danseur en répétition, tressautant, esquissant distraitement trois pas, en accord avec la musique de chambre des feuillages. Les animaux cherchent dans l'inconnu de quoi manger et parfois ils lèvent la tête en oubliant leur faim, regardent à droite, à gauche. Un rêve humidifie le noir de leurs prunelles. Des soucis ? Non, aucun. Juste l'incroyable murmure des jours qui passent et leur lumière.
Il faut savoir qu'il n'y a que des enfants : après, on voit vraiment la vie.
En coupant le pain trop vite, ce matin-là, je me suis légèrement blessé. Je n'ai pas vu tout de suite la plaie d'où un rien de rouge sortait, tranchant le livre à la couverture blanche. J'en lisais un peu chaque jour comme un moineau boit du bout de son bec. Il était écrit par un sage oriental. Un sage est quelqu'un d'ennuyeux, tous les enfants vous le diront. Celui-là non. Dans sa paume de papier brillaient de blanches fleurs de prunier. La miette de sang rouge était tombée sur un pétale.
Dans cette vie tout peut nous écraser, même un rayon de soleil. Un liseron, jamais.
Une révélation s'oublie vite. Pour me souvenir de ce matin où les pires embarras étaient une joie, il me suffit de regarder sur la couverture du livre le sang bruni des immortelles.
Christian BOBIN
la grande vie