il n'avait pas le sentiment d'avoir réussi quoi ce soit dans la vie (l'invention de nos vies - Karine TUIL)
Il n'avait pas le sentiment d'avoir réussi quoi que ce soit dans la vie.
Samuel ne craint plus de voir son texte refusé. Quelque chose en lui a lâché prise, une forme d'ambition, non pas l’ambition littéraire - il a toujours eu l'obsession de créer une langue qui lui soit personnelle, une langue identifiable, une voix forte, qui porterait loin -, mais l'ambition sociale.
Il ne cherche plus à être connu/reconnu - cette obsession rageuse qui détruit tout. Susciter l'admiration, être aimé pour ce que l'on fait, avoir une place sociale clairement identifiable, il y a renoncé à l'approche de la quarantaine, et il peut l'avouer, l'assentiment des autres n'est plus une condition à son bonheur, il se sent soulagé, la pression est moins forte, le corset, moins serré, il est passé de l'autre côté... Hier, c'était encore possible, hier, c'était même une obligation, un impératif : Réussir !
Une norme sociale à laquelle il fallait se soumettre (ou être marginalisé, exclu de la société des hommes), mais aujourd'hui, c'est fini, et il le dit sans rage, sans crainte d'être jugé. Les fragments d'une promesse.... les preuves de son ambition ou de celle que ses parents ont placée en lui - la construction d'un être d'EXCEPTION, d'ELITE : une mystification sociale.
Et ainsi, quand il envoie son manuscrit à quatre éditeurs, il se persuade qu'il n'attend rien. Il est calme, lucide. Il sait que personne ne peut réussir en littérature. Ecrire, c'est se confronter quotidiennement à l'échec.
Karine TUIL
l'invention de nos vies



























