• Soledad regarda Rosa avec aversion.

    - J'ai lu que... que ton mari était mort récemment, c'est bien ça ?

    Le visage de l'écrivain se durcit légèrement. Elle ne semblait pas apprécier d'en parler.

    - Oui.

    - Pardon. Je suis vraiment désolée. Je peux te demander combien de temps vous êtes restés ensemble ?

    Montero la regarda avec une curiosité méfiante.

    - Vingt et un an.

    Soledad sentit que le sang commençait à bouillir dans ses veines.

    - Alors comment peux-tu dire que tu la comprends ? Comment sais-tu ce que ressent une femme qui n'a jamais connu l'amour ?

    Rosa sourit :

    - Eh bien, parce que dans mes biographies je fais la même chose qu'avec mes personnages de mes romans. Tu te mets dedans, tu sais. Tu vis à l'intérieur de ces vies. Nous avons tous en nous toutes les possibilités de l'être humain, c'est ce que le Romain Térence disait : "Rien de ce qui est humain ne m'est étranger." Tu t'imagines alors à l'intérieur de cette autre existence, tu te laisses porter par elle, tu laisses le personnage te raconter son histoire, t'envelopper dedans... C'est comme surfer, tu sais. Comme grimper sur le dos d'une vague puissante et éclaboussée d'écume et la laisser t'emporter et te conduire jusqu'à la plage, pérora pseudo-poétiquement la romancière.

    - Tu fais du surf ?

    - Non !

    - Mais alors comment peut-tu savoir pour la vague et l'écume et tout ça ? se désespéra Soledad, incapable de contenir son irritation.

    Montera éclata de rire avec une joie sincère et ses yeux pétillèrent :

    - Ça aussi, je l'imagine.

     

    Rosa Montero

    La chair

     


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  •  

    Quand les membres du Conseil national de la Résistance, faute de pouvoir l'envoyer en France occupée, demandent à Simone Weil de réfléchir sur ce que pourrait être la Constitution de la France libérée, ils ignorent sans doute que cet esprit rebelle va produire un texte qui, non seulement est un chef-d'oeuvre de pensée politique, mais s'oppose point par point à leurs attentes. Le thème proposé à Simone Weil était le suivant : les droits sacrés de la personne.

    Simone Weil bouleverse cette perspective. Elle affirme, comme le font les premiers mots de l'Enracinement ... que l'homme n'est pas originellement un être de droits, mais de devoirs. Que ce qui es sacré en l'homme, c'est non pas le droit qu'il se revendique mais son aptitude à se renoncer pour l'autre. Car par là il imite le geste d'amour qui a posé le monde.

    "Accepter d'être créé comme Dieu accepte de créer, pour l'amour des autres créatures" (Simone Weil CIV 258)

    Martin Steffens (professeur de philosophie)

    Simone Weil (philosophe française - 1909/1943)


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  • lumière

     

    une lumière d'une autre saison,

    crémeuse et blanche, est entrée

    dans la pièce et glisse

    lentement sur l'armoire

    la théière russe, elle tombe

    sur la photo d'une famille

    un jour d'été, autour

    de la table  : gâteaux, limonade

    à gorgées lentes

     

    ce qui console n'est pas la lumière

    l'important c'est

    qu'elle change, 

    disparaît et revient

     

    d'où que vienne le chagrin

     

    Miriam Van Hee

    (la cueillette des mûres)


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  • Une auteure de science fiction avec un personnage central féminin, une réplicante qui se souvient à chaque instant de la briéveté de sa vie et donc de sa mort proche, dans un peu plus de trois ans, une histoire de déchets nucléaires et de son site d'enfouissement Onkalo.

     

    Socrate et sa dernière chanson

    - Ah, Bruna.. Tu te rappelles qui était Socrate ?

    - Bien sûr. Un de tes sages de l'Antiquité. Celui qui a du se suicider.

    - Oui, c'est lui. On l'a condamné à mort et conduit en prison, avec l'obligation de boire une dose mortelle de ciguë le lendemain matin. Ses amis ont soudoyé les gardes pour qu'il puisse s'échapper, mais il n'a pas voulu le faire.

    - Pourquoi ?

    - Il disait que sa fuite le ferait paraître coupable. Et puis il ne voulait pas vivre loin d'Athènes. Mais ce n'est pas de ça dont je voulais te parler. Le plus intéressant c'est qu'il a passé la nuit entouré de ses amis, mais il a consacré la plus grande partie de ses dernières heures à apprendre à jouer une mélodie très difficile à la flûte. Ses amis, exaspérés, lui ont demandé pourquoi il perdait son temps avec ça, à quoi ça allait lui servir, puisque sa vie allait s'achever au lever du jour. Et alors il a répondu : "A quoi voulez-vous que ça serve ? A apprendre cette chanson avant de mourir."

    ....

    - Eh bien, je trouve ça idiot.

    - Mais qu'est-ce que tu peux être bête parfois, Bruna ! Tu ne comprends pas ? D'abord, c'est parce que la seule chose qui donne du sens à la vie, c'est la connaissance, l'art, la beauté. Mais, surtout, c'est parce que ça revient au même d'apprendre la chanson dix ans ou dix minutes avant de mourir, car ce sera toujours un apprentissage face au néant , une construction fragile et éphémère. Nous sommes des êtres fugaces et nous le sommes tous, très chère. 

    Rosa MONTERO

    Le poids du coeur


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  • - Semaine de la santé mentale du 13 au 26 mars 2017 -

     

     

    chaises musicales et chaise électrique

    Nous avons tous autour de nous des personnes bien intentionnées, qui sont toujours prêtes à vous proposer de l'aide, mais jamais à vous en demander, qui, avec leur dévouement, leur bonne volonté, vous enferment dans un de ces cartons où est portée en gros la mention "FRAGILE". C'est seulement en vivant les uns avec les autres que nous pouvons découvrir combien les sens sont infiniment moins uniques que nous l'imaginons.

    je m'appuie beaucoup sur mon mari, sur nos filles. Ils ne se servent pas de la bipolarité dont je souffre pour m'épargner la peine et me priver de la joie de me rendre utile. Ils savent qu'ils peuvent me demander certains services, qui comptent pour eux. Quand la relation d'aide s'avère être en réalité une authentique relation d'entraide, tout le monde  gagne et la liberté de chacun s'élargit. On sait qu'on peut placer sa confiance non pas seulement dans une force protectrice qui n'appartient en réalité qu'à Dieu - quand on y croit ! - mais dans la faiblesse consentie de chacun, qui est le don inestimable par excellence.

    A vrai dire, tout cela tient à très peu de choses, et je pourrais formuler une autre version de ceci en disant que jamais je ne me la suis coulée aussi douce que cet automne. Les objectifs, la performance, l'efficience : tout cela fait joyeusement naufrage dans la seule joie d'exister qui n'a de comptes à rendre qu'à elle seule et qui, malgré les apparences, prend sa part du poids du monde. Être là, ensemble, n'appartient à aucune logique de rentabilité.

    Demander de l'aide à quelqu'un, quelle confiance cela suppose ! Est-ce que les personnes fragiles méritent vraiment qu'on les prive d'une telle joie ? L'aliénation, ce ne sont pas des salauds, à abattre, ce ne sont jamais des personnes qu'il suffirait d'éliminer pour effacer définitivement de la terre toute mémoire de violence. L'aliénation procède toujours d'une pétrification des êtres dans des rôles présumés intangibles, sans aucune possibilité d'intervention.

    Nous ne pourrons jamais être là tous ensemble si, de temps en temps, nous n'acceptons pas - avec allégresse - de jouer aux chaises musicales : que chacun change de place, occupe pour un temps celle d'un autre, cède la sienne, voir accepte provisoirement de ne plus en avoir du tout ! Il y a quelque chose d'au moins aussi terrible qu'être condamné à la chaise électrique, c'est d'être condamné à perpétuité, par la commisération des autres, à une chaise roulante infamante parce qu'impartageable.

    Être là

    Véronique DUFIEF

    (en allant de Christian Bobin à Alexandre Jollien, j'ai rencontré Véronique DUFIEF, femme mûre, mère, poète, atteinte de bipolarité)

     

    merci à Thérèse qui m'a prêtée ce livre,

    ange au doux sourire accueillant


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