• Dans le ventre sauvage d'une forêt, la nuit est un bordel sans nom. Une bataille veloutée, un vacarme qui n'en finit pas. Un capharnaüm  de résine et de viande, de sang et de sexe, de terre et de mandibules. Là-haut, la lune veille sur tout ça. Sa lumière morte ne perce pas partout mais donne aux yeux qui chassent des éclairs argentés. Gaspard est recroquevillé contre le chien. A  moitié recouvert par lui, il le serre dans ses bras trop courts. Le feu n'empêche pas d'avoir froid, le maintient dans un demi-sommeil parcouru de sursauts. Le feu n'empêche pas d'avoir peur, le monde entier autour d'eux grouille comme une pieuvre sombre. Le vent siffle, souffle, gémit, gonfle les buissons comme des poitrines et fait craquer les branches. On entend les insectes sous les écorces, les becs de rapaces qui fouillent dans les goitres égorgés, les petits os craquants sous les mâchoires des rongeurs. On dirait que c'est le sol tout entier qui bouge. Et au loin, parfois, lorsque tout se calme, un hurlement éventre le vide noir qui les entoure. Il y a des loups, ou des hommes quelque part, qui se déchirent l'âme, il y a des peines, des cris, des grognements tout autour qui givrent jusqu'à l'aube. ... Au moment où la nuit s'enfuit en un souffle et se grise en fils de brouillard, une bête s'est approchée jusqu'à renifler la fumée piquante et humide de sa manche. Gaspard en un sursaut qui ouvre tout à la fois ses grands yeux et ses petits bras le chasse d'un cri aigu, sans comprendre pendant cette seconde encore suspendue au sommeil qu'il voit détaler sous les épines le panache roux d'un cul de renard. Prenant soin de caresser le chien, il se relève alors un peu plus faible, abîmé et frigorifié que la veille.

     

    Thomas VINAU

    Le camp des autres

     


    6 commentaires
  • Le crapaud

    Que savons-nous ? qui donc connaît le fond des choses ?
     

    L'ornière était béante, il y traîna ses plaies
    Et s'y plongea, sanglant, brisé, le crâne ouvert,
    Sentant quelque fraîcheur dans ce cloaque vert,
    Lavant la cruauté de l'homme en cette boue ; 
    Et les enfants, avec le printemps sur la joue,
    Blonds, charmants, ne s'étaient jamais tant divertis ;
    Tous parlaient à la fois et les grands aux petits
    Criaient : «Viens voir! dis donc, Adolphe, dis donc, Pierre,
    Allons pour l'achever prendre une grosse pierre ! » 
    Tous ensemble, sur l'être au hasard exécré,
    Ils fixaient leurs regards, et le désespéré
    Regardait s'incliner sur lui ces fronts horribles.
    – Hélas ! ayons des buts, mais n'ayons pas de cibles ;
    Quand nous visons un point de l'horizon humain,
    Ayons la vie, et non la mort, dans notre main. – 
    Tous les yeux poursuivaient le crapaud dans la vase ;
    C'était de la fureur et c'était de l'extase ;
    Un des enfants revint, apportant un pavé,
    Pesant, mais pour le mal aisément soulevé,
    Et dit : « Nous allons voir comment cela va faire. » 
    Or, en ce même instant, juste à ce point de terre,
    Le hasard amenait un chariot très lourd
    Traîné par un vieux âne éclopé, maigre et sourd ;
    Cet âne harassé, boiteux et lamentable,
    Après un jour de marche approchait de l'étable ; 
    Il roulait la charrette et portait un panier ;
    Chaque pas qu'il faisait semblait l'avant-dernier ;
    Cette bête marchait, battue, exténuée ;
    Les coups l'enveloppaient ainsi qu'une nuée ;
    Il avait dans ses yeux voilés d'une vapeur
    Cette stupidité qui peut-être est stupeur ; 
    Et l'ornière était creuse, et si pleine de boue
    Et d'un versant si dur que chaque tour de roue
    Était comme un lugubre et rauque arrachement ;
    Et l'âne allait geignant et l'ânier blasphémant ;
    La route descendait et poussait la bourrique ;
    L'âne songeait, passif, sous le fouet, sous la trique,
    Dans une profondeur où l'homme ne va pas.

    Les enfants entendant cette roue et ce pas,
    Se tournèrent bruyants et virent la charrette :
    « Ne mets pas le pavé sur le crapaud. Arrête ! »
    Crièrent-ils. « Vois-tu, la voiture descend
    Et va passer dessus, c'est bien plus amusant. »

    Tous regardaient. Soudain, avançant dans l'ornière
    Où le monstre attendait sa torture dernière,
    L'âne vit le crapaud, et, triste, – hélas ! penché
    Sur un plus triste, – lourd, rompu, morne, écorché,
    Il sembla le flairer avec sa tête basse ;
    Ce forçat, ce damné, ce patient, fit grâce ; 
    Il rassembla sa force éteinte, et, roidissant
    Sa chaîne et son licou sur ses muscles en sang,
    Résistant à l'ânier qui lui criait : Avance !
    Maîtrisant du fardeau l'affreuse connivence,
    Avec sa lassitude acceptant le combat,
    Tirant le chariot et soulevant le bât,
    Hagard, il détourna la roue inexorable,
    Laissant derrière lui vivre ce misérable ;
    Puis, sous un coup de fouet, il reprit son chemin.

    Alors, lâchant la pierre échappée à sa main,
    Un des enfants – celui qui conte cette histoire, –
    Sous la voûte infinie à la fois bleue et noire,
    Entendit une voix qui lui disait : Sois bon !

    Bonté de l'idiot ! diamant du charbon !
    Sainte énigme ! lumière auguste des ténèbres !
    Les célestes n'ont rien de plus que les funèbres
    Si les funèbres, groupe aveugle et châtié,
    Songent, et, n'ayant pas la joie, ont la pitié. 
    Ô spectacle sacré ! l'ombre secourant l'ombre,
    L'âme obscure venant en aide à l'âme sombre,
    Le stupide, attendri, sur l'affreux se penchant,
    Le damné bon faisant rêver l'élu méchant !
    L'animal avançant lorsque l'homme recule ! 
    Dans la sérénité du pâle crépuscule,
    La brute par moments pense et sent qu'elle est sœur
    De la mystérieuse et profonde douceur ;
    Il suffit qu'un éclair de grâce brille en elle
    Pour qu'elle soit égale à l'étoile éternelle ; 
    Le baudet qui, rentrant le soir, surchargé, las,
    Mourant, sentant saigner ses pauvres sabots plats,
    Fait quelques pas de plus, s'écarte et se dérange
    Pour ne pas écraser un crapaud dans la fange,
    Cet âne abject, souillé, meurtri sous le bâton,
    Est plus saint que Socrate et plus grand que Platon. 
    Tu cherches, philosophe ? Ô penseur, tu médites ?
    Veux-tu trouver le vrai sous nos brumes maudites ?
    Crois, pleure, abîme-toi dans l'insondable amour !
    Quiconque est bon voit clair dans l'obscur carrefour ; 
    Quiconque est bon habite un coin du ciel. Ô sage,
    La bonté, qui du monde éclaire le visage,
    La bonté, ce regard du matin ingénu,
    La bonté, pur rayon qui chauffe l'inconnu,
    Instinct qui, dans la nuit et dans la souffrance, aime,
    Est le trait d'union ineffable et suprême
    Qui joint, dans l'ombre, hélas ! si lugubre souvent,
    Le grand innocent, l'âne, à Dieu le grand savant.
     
     
    Victor HUGO

    9 commentaires
  • Le crapaud

    Que savons-nous ? qui donc connaît le fond des choses ?
    Le couchant rayonnait dans les nuages roses ;
    C'était la fin d'un jour d'orage, et l'occident
    Changeait l'ondée en flamme en son brasier ardent ; 
    Près d'une ornière, au bord d'une flaque de pluie,
    Un crapaud regardait le ciel, bête éblouie ;
    Grave, il songeait ; l'horreur contemplait la splendeur.
    (Oh ! pourquoi la souffrance et pourquoi la laideur ? 
    Hélas ! le bas-empire est couvert d'Augustules,
    Les Césars de forfaits, les crapauds de pustules,
    Comme le pré de fleurs et le ciel de soleils !) 
    Les feuilles s'empourpraient dans les arbres vermeils ;
    L'eau miroitait, mêlée à l'herbe, dans l'ornière ;
    Le soir se déployait ainsi qu'une bannière ;
    L'oiseau baissait la voix dans le jour affaibli ;
    Tout s'apaisait, dans l'air, sur l'onde ; et, plein d'oubli,
    Le crapaud, sans effroi, sans honte, sans colère,
    Doux, regardait la grande auréole solaire ; 
    Peut-être le maudit se sentait-il béni,
    Pas de bête qui n'ait un reflet d'infini ;
    Pas de prunelle abjecte et vile que ne touche
    L'éclair d'en haut, parfois tendre et parfois farouche ;
    Pas de monstre chétif, louche, impur, chassieux,
    Qui n'ait l'immensité des astres dans les yeux. 
    Un homme qui passait vit la hideuse bête,
    Et, frémissant, lui mit son talon sur la tête ;
    C'était un prêtre ayant un livre qu'il lisait ;
    Puis une femme, avec une fleur au corset,
    Vint et lui creva l'œil du bout de son ombrelle ;
    Et le prêtre était vieux, et la femme était belle. 
    Vinrent quatre écoliers, sereins comme le ciel.
    – J'étais enfant, j'étais petit, j'étais cruel ; –
    Tout homme sur la terre, où l'âme erre asservie,
    Peut commencer ainsi le récit de sa vie. 
    On a le jeu, l'ivresse et l'aube dans les yeux,
    On a sa mère, on est des écoliers joyeux,
    De petits hommes gais, respirant l'atmosphère
    À pleins poumons, aimés, libres, contents ; que faire
    Sinon de torturer quelque être malheureux ? 
    Le crapaud se traînait au fond du chemin creux.
    C'était l'heure où des champs les profondeurs s'azurent ;
    Fauve, il cherchait la nuit ; les enfants l'aperçurent
    Et crièrent : « Tuons ce vilain animal,
    Et, puisqu'il est si laid, faisons-lui bien du mal ! » 
    Et chacun d'eux, riant, – l'enfant rit quand il tue, –
    Se mit à le piquer d'une branche pointue,
    Élargissant le trou de l'œil crevé, blessant
    Les blessures, ravis, applaudis du passant ;
    Car les passants riaient ; et l'ombre sépulcrale
    Couvrait ce noir martyr qui n'a pas même un râle,
    Et le sang, sang affreux, de toutes parts coulait
    Sur ce pauvre être ayant pour crime d'être laid ; 
    Il fuyait ; il avait une patte arrachée ;
    Un enfant le frappait d'une pelle ébréchée ;
    Et chaque coup faisait écumer ce proscrit
    Qui, même quand le jour sur sa tête sourit,
    Même sous le grand ciel, rampe au fond d'une cave ; 
    Et les enfants disaient : « Est-il méchant ! il bave ! »
    Son front saignait ; son œil pendait ; dans le genêt
    Et la ronce, effroyable à voir, il cheminait ;
    On eût dit qu'il sortait de quelque affreuse serre ;
    Oh ! la sombre action, empirer la misère !
    Ajouter de l'horreur à la difformité ! 
    Disloqué, de cailloux en cailloux cahoté,
    Il respirait toujours ; sans abri, sans asile,
    Il rampait ; on eût dit que la mort, difficile,
    Le trouvait si hideux qu'elle le refusait ; 
    Les enfants le voulaient saisir dans un lacet,
    Mais il leur échappa, glissant le long des haies ;

    (à suivre)
     
    Victor HUGO

    6 commentaires
  • Le jardinage devint ma détente du soir. Le plaisir que j'éprouvais à admirer mes fleurs et mes bonsaïs était presque sans égal, tant il est vrai que nous avons à apprendre de la nature ce que nous avons désappris de nous-mêmes.

    La nature accomplit la vérité en silence.

    A la différence des hommes, elle ne cherche à être ni admirée, ni louée, ni plainte. Elle n'attend pas d'être récompensée proportionnellement à ce qu'elle accomplit. Le temps venu, elle laisse les fleurs éclore, et, discrètement, avec ou sans nos louanges, elle fait ce qu'elle a à faire, puis, tout aussi discrètement, prend congé.

    Sébastien ORTIZ

    Dans un temple zen


    12 commentaires
  • Si nos maisons nous demandent de les aimer et de les reconnaître, c'est parce qu'elles nous demandent de nous aimer, de nous reconnaître nous-mêmes.

    François VIGOUROUX, l'âme des maisons

     

    Etre "chez soi", c'est avant tout avoir libre accès à ses "petites habitudes" : le café préparé d'une certaine façon, sa tasse préférée, son lit, son fauteuil, ses programmes de télévision. Tout cela n'est pas accessible dans une maison de retraite où certaines règles de vie communautaire, avec ses consignes et ses horaires sont imposées.

    Alors pourquoi tenir à des murs qui, s'ils étaient repeints, ne seraient pas, eux non plus, notre ancien "chez soi" ? Avant d'y être acculé, tant que vous avez encore toute votre lucidité, votre mot à dire (si vous avez des enfants) et assez d'énergie, choisissez la vie que vous désirez pour vos vieux jours.

    Transposez votre "chez moi" dans d'autres murs. Dites aux déménageurs ou à vos enfants : "je veux garder cette commode et ce tableau". Car rappelez-vous ceci : viendra peut être le jour où vous n'aurez plus ce choix.

    Revendre votre vaste habitation vous permettra, avec le surplus de liquidités qui vous reste, de faire aménager cette dernière avec le confort nécessaire au grand âge : des barres d'appui le long des murs, une baignoire facile à enjamber, une douche avec siège, un lavabo à l'accès possible en fauteuil roulant...

     

    Dominique LOREAU

    Vivre heureux dans un petit espace 

    à la recherche d'un bonheur simple


    14 commentaires


    Suivre le flux RSS des articles de cette rubrique
    Suivre le flux RSS des commentaires de cette rubrique