• Après

     

    Même les rares survivants

    des camps nazis

    s'en vont,

    et après ?

    Qui pourra jamais

    continuer

    à témoigner

    au nom de ceux qui ont vécu

    l'indicible ?

    Leurs enfants ?

    Souvent ils ont été

     épargnés par leurs parents.

    Les petits-fils fuient presque

    l'expérience de leurs grands-parents

    pour vivre affranchis

    de cette éternelle cage

    de tamponnés chiffrés.

    Et une fois disparus,

    les mystificateurs

    et les nouveaux haïsseurs,

    les négationnistes

    se multiplieront,

    "Tu te rends compte,

    ils nient déjà",

    me disait Primo Levi,

    "avec nous encore en vie !"

    Je m'en suis rendu compte oui,

    plus que jamais aujourd'hui!

     

    Edith BRUCK


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  •  

    S'il suffisait

     

    S'il suffisait de prier

    pour être entendus

    de se contenter du nécessaire

    pour chaque être au monde

    quelle que soit sa couleur ou sa foi.

    S'il suffisait de la foi

    pour isoler le bon

    et le beau qu'il y a au monde

    si l'on comprenait que la haine

    est un sentiment malade

    et qu'il féconde des fruits vénéneux

    il suffirait de donner

    aux enfants du pain et non des armes

    pour ne pas faire d'eux de nouveaux assassins

    et de futures victimes.

     

    Edith BRÜCK


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  • ...

    Les fins de soirée étaient pour Nadelmann des instants de grâce. Il se préparait un thé et lisait un poème des grands écrivains allemands. Un seul, jamais deux. Multiplier les plaisirs, c'était les banaliser.

    Il le choisissait avec appréhension, comme on hésite devant une boîte de confiseries sachant que toutes sont délicieuses mais qu'on en mettra une seule en bouche.

    Nadelmann lisait d'abord le poème dans son entier, à voix haute, pour la joie d'être bercé par la musicalité d'une langue chargée de souvenirs douloureux et pourtant merveilleuse. Il reprenait ensuite le poème, 'arrêtait sur tel ou tel passage, le relisait, toujours à voix haute, à l'affût d'une nouvelle consonance qui pourrait l'aider, par sa mélodie, à en approfondir le sens.

    Son choix se porte sur l'un des derniers poèmes de Hölderlin. Il ferma les yeux quelques instants, le lut à voix soufflée comme une confidence, et ferma ses yeux à nouveau.

      ...

    Sa vie avait été un sentier escarpé chargé de ronces sur lesquelles ses illusions s'étaient accrochées, l'une après l'autre.  Au moins se trouvait-il à son sommet, débarrassé d'elles, libre, pour le temps qu'il lui restait à vivre, d'écouter le vent siffler, dépouillé de toute illusion. Sans doute avait-il fallu qu'il s'appauvrisse ainsi, pour être heureux come il l'était à cet instant, éperdu de bonheur à la lecture de l'un des plus beaux poèmes du monde, écrit dans une langue où éclataient à la fois, la lumière et le désespoir.

     

    Métin ARDITI

    Tu seras mon père

     

     

    l'homme

     

    Quand de lui-même vit l’homme       et quand son reste apparaît,

    C’est comme quand s’est un jour      des autres jours dissocié,

    Que sur son reste        concentre l’homme son intérêt,

    Coupé de la nature      et en rien envié.

     

     

    C’est comme s’il était seul      dans l’autre vie déployée,

    Où le printemps verdit,       l’été séjourne en ami,

    Jusqu’à l’automne      où décline l’an qui s’enfuit,

    Et planent sans fin      autour de nous les nuées.

     

    Friedrich HÖLDERLIN

    Traduction  Claude Neuman

     

     


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  • Qu'est-ce que ça veut dire ?

     

    J'avoue que je suis bouchée,

    je ne comprends pas ce que ça veut dire

    d'abord les Italiens,

    d'abord les Américains

    et ainsi de suite... toute nation

    peut utiliser le même slogan.

    Mais d'abord par rapport à qui ?

    Est-ce qu'un Américain vaut plus

    qu'un Suédois ou un Français ?

    Qui est-ce qui décide ?

    Par amour des patries

    les cimetières sont pleins.

    Une vie vaut l'autre

    et elle est chère aussi à ceux

    qui comptent moins

    que les nations privilégiées

    plus armées,

    plus avancées

    mais ils n'apprennent rien

    de leurs propres erreurs

    ils en sont restés au b.a.-ba.

     

    Edith BRUCK

    Pourquoi aurais-je survécu ?

    poèmes


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  • J'apprends à regarder

    jusqu'à ce que je ne sache pas

    si mon cœur est un soleil

    ou un rouge-gorge

    Il bat à faire trembler la montagne

    Ainsi je regarde à travers ce tremblement

    Quelquefois un coquelicot touche le ciel

    Quelquefois le ciel tombe dans la paume de ma main

    Quelquefois je mets ma main au feu

    comme si ma main était une vérité

    Quelquefois je demande au jour de rester

    pour qu'il n'y ait aucun mort

    et qu'aucun fleuve ne s'époumone et file vers la mer

    ni pierre qui route à cause de la force de l'eau

    emportant une à une ses couleurs

    car je ne veux plus trouver une explication au temps qui passe

    à ces mouvements qui broient le nom des choses

    sachant que c'est le temps qui m'a appris à parler

    à faire trembler l'or d'une flaque ou d'un mot

    Il n'y a pas là grande philosophie

    Il y a vallées collines arbres isolés ou forêt

    arbustes murets ou fleurs

    tout ce qui pourrait constituer le pourquoi

    ou le comment de mes idées

    Il y a la manière dont je passe

    moi qui demeure immobile

    à l'abord d'un pré.

     

    Christian VIGUIE

    Ballade du vent et du roseau


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