• le temps 

     

    il (le temps) n'est composé ni d'ondes ni de particules. Il n'est pas soumis à l'évolution. Il n'est pas l'oeuvre des hommes.

    On se demande d'où il sort. Nous ne savons pas.

    De quel chaudron magique ? De quels abîmes métaphysiques ? Nous l'ignorons.

    Nous savons tout, ou presque tout, de la matière, de l'air, de l'eau, de la lumière, des lois immuables qui gouvernent l'univers avec une rigueur surprenante, et même de la pensée.

    Nous ne savons rien de ce temps dont le mystère effrayant finit par nous sembler d'une évidente simplicité et comme allant de soi.

     

    ...

    De ce temps si peu vraisemblable où le présent est toujours absent et qui n'est pas un torrent descendu on ne sait d'où mais le rappel perpétuel du dur destin de ces vivants qui sont des morts en sursis, les poètes, comme d'habitude, ont dit d'avance tout l'essentiel.

    ..

    Ronsard, notre maître à tous :

    "Le temps s'en va, le temps s'en va, ma dame.

    Las ! le temps non, mais nous nous en allons".

     

    Jean d'Ormesson

    Le guide des égarés

     

     

     


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    Le lecteur entraîne auteur et histoire dans son mauvais temps ou en vacances, il le fait asseoir près de lui, et tout en lisant, il remanie également.

    Recevoir d'un livre est une action aussi active que celle de l'écrire.

    En tant que lecteur, je sais que c'est à moi d'apporter les dernières finitions à ce que je lis, en l'associant à mon existence. Le livre pour moi n'est pas une oeuvre achevée, mais un produit semi-fini. Et pour le finir, le temps de loisir d'un lecteur lui est nécessaire. Le rapport entre eux répond à la question : qui porte qui ? La réponse doit être que le livre porte le lecteur. Dans l'autobus de retour, entre les hommes debout après huit heures passées de bout, le livre devait me faire oublier le poids du corps et du temps de travail.

    Il soutenait aussi la main qui le tenait ouvert au milieu des secousses du voyage. Béni sois-tu, livre, qui mènes mes os au terminus. Par chance, je descends au dernier arrêt, j'aurais manqué un arrêt intermédiaire.

    Mais si le livre se hasarde à me demander de le porter, d'ajouter ses misérables grammes aux quintaux de la journée, alors va-t-en au diable, livre, je ne suis pas ton porteur. Tel a été et reste l'échange inégal entre la matière écrite et son lecteur.

     

    Erri de Luca

    Le plus et le moins

     

    Et si je vous demande de nous confier le titre d'un livre qui vous porte actuellement et vous a porté hier ou avant-hier, lequel nous partagerez-vous ? Peut être volera-t-il jusqu'à nous comme une petite graine.

     


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    à la pierre

     

     

    Nous ne faisons que passer,

    Tu nous apprends la patience,

     

    D'être toujours le témoin

    De l'univers à son aube,

     

    D'être l'élan du Souffle même,

    Soutien sans faille des vivants,

     

    Toujours présence renouvelante

    Entre laves et granits,

     

    N'espérant ni fleur, ni feuille,

    Ni fruit de la luxuriance,

     

    Tu tiens le nœud des racines,

    Contre tous les ouragans.

     

    François CHENG

    la vraie gloire est ici


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  • Soledad regarda Rosa avec aversion.

    - J'ai lu que... que ton mari était mort récemment, c'est bien ça ?

    Le visage de l'écrivain se durcit légèrement. Elle ne semblait pas apprécier d'en parler.

    - Oui.

    - Pardon. Je suis vraiment désolée. Je peux te demander combien de temps vous êtes restés ensemble ?

    Montero la regarda avec une curiosité méfiante.

    - Vingt et un an.

    Soledad sentit que le sang commençait à bouillir dans ses veines.

    - Alors comment peux-tu dire que tu la comprends ? Comment sais-tu ce que ressent une femme qui n'a jamais connu l'amour ?

    Rosa sourit :

    - Eh bien, parce que dans mes biographies je fais la même chose qu'avec mes personnages de mes romans. Tu te mets dedans, tu sais. Tu vis à l'intérieur de ces vies. Nous avons tous en nous toutes les possibilités de l'être humain, c'est ce que le Romain Térence disait : "Rien de ce qui est humain ne m'est étranger." Tu t'imagines alors à l'intérieur de cette autre existence, tu te laisses porter par elle, tu laisses le personnage te raconter son histoire, t'envelopper dedans... C'est comme surfer, tu sais. Comme grimper sur le dos d'une vague puissante et éclaboussée d'écume et la laisser t'emporter et te conduire jusqu'à la plage, pérora pseudo-poétiquement la romancière.

    - Tu fais du surf ?

    - Non !

    - Mais alors comment peut-tu savoir pour la vague et l'écume et tout ça ? se désespéra Soledad, incapable de contenir son irritation.

    Montera éclata de rire avec une joie sincère et ses yeux pétillèrent :

    - Ça aussi, je l'imagine.

     

    Rosa Montero

    La chair

     


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    Quand les membres du Conseil national de la Résistance, faute de pouvoir l'envoyer en France occupée, demandent à Simone Weil de réfléchir sur ce que pourrait être la Constitution de la France libérée, ils ignorent sans doute que cet esprit rebelle va produire un texte qui, non seulement est un chef-d'oeuvre de pensée politique, mais s'oppose point par point à leurs attentes. Le thème proposé à Simone Weil était le suivant : les droits sacrés de la personne.

    Simone Weil bouleverse cette perspective. Elle affirme, comme le font les premiers mots de l'Enracinement ... que l'homme n'est pas originellement un être de droits, mais de devoirs. Que ce qui es sacré en l'homme, c'est non pas le droit qu'il se revendique mais son aptitude à se renoncer pour l'autre. Car par là il imite le geste d'amour qui a posé le monde.

    "Accepter d'être créé comme Dieu accepte de créer, pour l'amour des autres créatures" (Simone Weil CIV 258)

    Martin Steffens (professeur de philosophie)

    Simone Weil (philosophe française - 1909/1943)


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