• à ma fille Théa

     

    Tandis que j'essaie d'habiller

    le monde derrière la porte vitrée

    en couleurs chaudes

    elle plonge un pinceau

    dans le ciel de ses cinq ans

    et son rire se met à couler

    de l'horizon de la serrure

    vers le seuil.

     

    Un jour elle comprendra que chacune de nous a son fleuve

    où elle se réveille avec des yeux de femme,

    puis entasse des silences dans sa gorge,

    les lie en barques de papier

    et s'endort avec des yeux de poisson.

     

    A présent son rire gonfle les toiles

    de toutes les barques

    ensablées dans le delta du monde.

     

    Aksinia Mihaylova

    Le baiser du temps


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  • Mais jamais Ludmila ne connaîtra en Widma autre chose qu'une mère. Jamais elle ne verra cette femme imposante diminuer à mesure que croissent ses enfants ; jamais elle ne connaîtra ce vertigineux retournement des choses de devenir plus grande qu'elle ; elle ne connaîtra pas, non plus, cette connivence pudique des femmes que peuvent avoir parfois les filles avec leurs mères. Jamais elle ne rendra la dette de sa naissance en accompagnant les vieux jours de Widma ; jamais elle ne vivra ce petit pincement qui étreint le cœur des enfants lorsqu'ils voient affleurer chez leurs mères une vulnérabilité que le grand âge ne leur permet plus de camoufler.

    Car un jour les mères vieillissent et se laissent regarder pour ce qu'elles sont : des femmes. D'anciennes petites filles, aussi. Il arrive alors que leurs filles se retrouvent à laver ce ce corps-là, le corps secret dont elles sont sorties, dont elles se sont éloignées, et dont elles n'ont pas su grand-chose par-delà l'amnésie de la naissance. Ce jour-là, chaque passage du gant sur ce corps devenu dépendant retissera quelque chose d'ombilical. Et sous l'embarras, il y aura aussi une étrange jouissance : celle de poser encore notre empreinte sur ce corps, comme ces vergetures qui témoignent de notre passage à l'abri de ce ventre, distendu à cette occasion de façon si démente que sur la peau se fendent des crevasses indélébiles.

     

    Marion MULLER-COLARD

    Wanted Louise


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  • En haut de la montagne, il n'y a rien de plus ni de moins qu'en bas de la montagne. Nous nous déplaçons avec nous-mêmes, nous déplaçons en nous-mêmes.

    Le bout du monde et le fond du jardin contiennent la même quantité de merveilles.

     

    Christian Bobin

    Le monde est occupé


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  • Il ne m'a pas échappé que les enfants sont d'ordinaires turbulents, dépourvus d'inhibition, occupés à essorer à grand renfort de cris et de pleurs le bouillon émotionnel dans lequel leur naissance les a plongés. Un enfant pris par la matière brute de l'enfance n'est occupé à rien d'autre.

    L'inhibition croît proportionnellement à la taille, puis soudain, à l'adolescence, on rebat les cartes. On s'étire, on pèle, on mue, ça tire sur le corps, dans la tête et devant le miroir. On se demande comment on a fait pour y croire : en ses parents, en l'école, en cette histoire de vivre et de grandir. On grésille, le diamètre de nos veines n'est plus calibré pour le nouveau voltage qui nous parcourt le corps.

    On doute de soi et du monde et on en veut au monde de nous faire douter de soi. Ce qui nous tenait lieu de royaume quelques mois plus tôt nous apparaît clairement comme une prison. On passera une vie entière, ensuite, à se demander à quel moment on y voyait le plus clair : avant ou après ? En fonction, on méprisera son enfance ou on lui vouera un culte.

     

    Marion MULLER-COLLARD

    Wanted Louise


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    Monsieur Gomez est content de sa femme de ménage. Il l'a recommandée à d"autres propriétaires de la ville, au-delà de la montagne. Ariane a trois employeurs. Ils ont tous un plomb dans l'âme, une lourdeur dans le regard. Monsieur Gomez, c'est la tristesse. Madame Carl, c'est l'orgueil. Monsieur Lucien c'est la jalousie. Quand ils entendent parler Ariane, ils oublient d'être tristes, orgueilleux, jaloux.

    Il y a ainsi des gens qui vous délivrent de vous-même - aussi naturellement que peut le faire la vue d'un cerisier en fleur ou d'un chaton jouant à attraper sa queue. Ces gens, leur vrai travail, c'est la présence. L'autre travail, ils le font pour les apparences, parce qu'il faut bien faire quelque chose et que personne ne va vous payer simplement pour votre présence, pour les quelques bêtises que vous dites en passant, ou pour la chanson que vous fredonnez.

     

    Christian Bobin

    Tout le monde est occupé


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