• La paix du monde sauvage

     

    Quand le désespoir pour le monde monte en moi

    et que je m'éveille la nuit au moindre bruit

    en craignant ce qui peut arriver à ma vie, à celle de mes enfants,

    je vais m'étendre là où le canard des bois

    repose en sa beauté sur l'eau, là où le grand héron va se nourrir.

    J'entre dans la paix du monde sauvage

    qui n'accable pas sa vie du poids de la douleur

    à venir. J'entre dans la présence de l'eau immobile.

    Et je sens au-dessus de moi, aveugles de jour, les astres

    attendant de dispenser leur lumière. Un instant

    je repose dans la grâce du monde et je suis libre.

     

    Wendel Berry

    Nul lieu

    n'est meilleur que le monde 

     


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  • Il n'y a nulle part de bestiaire sans flore. Pas moins dans les cathédrales qu'ailleurs. A Saint Sulpice, un arbre a grandi sur l'encorbellement sud du premier parapet. A Saint Louis en l'Ïle, un buisson a réussi à prospérer à la base de la flèche. Ici et là, des graines apportées par les courants ou dans le tourbillon du vol des pigeons (reconnaissons-leur le mérite de féconder les pierres) sont parvenues à se développer dans la rainure d'une gargouille ou sur le rebord d'une façade, poussées sur une mince couche de terre elle-même déposée grain à grain par des vents très patients. Une promenade attentive dans la ville permet de ne pas désespérer de l'avenir des plantes.

    Des signes prouvent qu'elle n'ont pas capitulé devant le goudron. De minuscules tiges en crèvent ici et là la croûte. Certaines germent dans les égouts et montent, rectilignes, à la verticale des plaques de fonte pour chercher la lumière dans le trou de serrure qui laisse passer le jour. D'autres tapissent le fond de minuscules cavités dans les meulières de soutènement des quais (aux Tournelles par exemple). Des lichens rampent sur le calcaire des pierres de taille accélérant l'arénisation de la pierre. Des lierres commencent à cascader des ponts métalliques. Des simples poussent à la base des façades d'immeubles, à l'angle qu'ils dessinent avec les trottoirs comme si elles voulaient les soulever par effet de levier. Et le comble,  c'est que personne n'y prend garde. On se fout des herbes folles. Jamais un regard accordé aux frémissements du végétal. Pourtant, on devait prendre garde.

    Ces présences à peine visibles attendent peut-être leur heure. Il est possible qu'elles occupent le terrain avant le grand assaut et qu'un jour elles déchaînent leurs forces pour reconquérir la ville qui les a spoliées du ciel. Le raz de marée de sève engloutira alors les habitations. Et le prochain règne sera végétal.

     

    Sylvain TESSON

    Notre-Dame de PAris

    Ô reine de douleur


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  • En cela , je veux bien croire, en un Dieu qui ne serait ni vengeur ni batailleur ; en un Dieu des forêts et des champs, en un Dieu du soleil et du vent, en un Dieu qui serait prêt à m'aimer si j'aimais à mon tour sa Création, si je respectais la Vie et la Nature. Il doit avoir un regard bien sévère à l'égard de cet animal conscient de lui-même et qui gesticule, si plein de sa propre importance. En mes matins sur le causse, c'est à cet Eternel-là que je pense, en un Dieu fait arbres et forêts, chevreuils dans la lumière rasante de l'aube, murs de pierres sèches et collines taillées à la lumière des siècles. Il me parlerait presque, ce Dieu-là, dans la beauté d'un lever de soleil ou dans la voûte étoilée aux myriades de galaxies. Alors, lorsque le calme vient, et que je ferme les yeux, je m'entendrais presque remercier le Seigneur de Calvignac.

    Guillaume DE FONCLARE

    Ce nom qu'à Dieu ils donnent


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    Les herbes du jardin sont aiguisés par le soleil. Le vent passe sa main dessus pour en éprouver le tranchant

    Ma vie de jeune homme fut un sommeil à peine troublé par les rêves des livres. J'aurai pu devenir une légende chez les chats.

    Le vent s'éloigne. Les herbes feignent l'immobilité.

    J'aurais voulu vivre et écrire comme un nuage. C'était mon ambition, idiote comme toutes les ambitions.

     

    Christian BOBIN

    La muraille de Chine


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  • Il faut se lever, plusieurs fois dans la nuit, pour faire téter la bestiole. Savez-vous à quel point il est dur de sauver quoi que ce soit ? Ema s'y applique avec dévotion. Elle fait ça très bien. Dans une vraie harmonie entre ce qu'elle est au fond d'elle-même et ce qu'elle construit. Certains humains sont plus doués que d'autres dans ce domaine. Certains sont faits pour pour accomplir. D'autres pour détruire. D'autres pour sauver. Mais la plupart des humains ne sont pas faits pour quoi que ce soit. Ils sont là, beaux et inutiles comme des anachronismes. Comme des cheveux sur la tête d'un caillou. Heureusement, certains d'entre nous sont des anomalies capables de tendresse et de curiosité. C'est ce qui fait que rien n'est écrit. Et qu'un rongeur rose et aveugle peut prétendre à la vie. Malgré les chiens. Malgré l'hiver.

     

    Thomas VINAU

    Ici ça va


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