• La partie

     

    Il y a des jours comme ça

    où je me demande si

    la partie est terminée

    ou si, au contraire,

    elle vient juste de commencer.

    Aujourd'hui est un de ces jours-là

    sauf qu'il dure depuis dix ans,

    déjà.

    Je commence à trouver le temps

    long.

    En plus de ça, depuis ce matin

    je me demande si un poème

    est le début, ou la fin

    d'un énième chapitre.

    J'en suis arrivée à la conclusion suivante :

    un poème c'est quelque chose

    d'éphémère et joli

    comme la signature d'un doigt

    sur la buée d'une vitre.

     

    Cécile COULON

    Ronces


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  • (dans la geôle, avant la crucifixion, Jésus entend la pluie)

    J'imagine un autre destin. Les autorités fuient la montée des eaux. On me relâche. Je retourne dans mes provinces, j'épouse Madeleine, nous menons la vie simple des gens ordinaires. Charpentier par trop médiocre, je deviens berger. Nous préparons du fromage, avec le lait des brebis. Chaque soir, nos enfants s'en délectent et grandissent comme des plantes. Nous vieillissons heureux.

     

    Suis-je tenté ? Oui. Plus jeune, je me réjouissais d'être élu. A présent, je n'ai plus cette faim. Elle est rassasiée. Je préférerais rejoindre la douceur de l'anonymat, ce que l'on nomme à tort la banalité. Rien de plus extraordinaire pourtant que la vie commune. J'aime le quotidien. Sa répétition permet d'approfondir les éblouissements du jour et de la nuit : manger le pain sortant du four, marcher pieds nus sur la terre encore imprégnée de rosée, respirer à pleins poumons, se coucher le long de la femme aimée - comment peut-on vouloir autre chose ?

    Cette vie-là aussi se termine par la mort. Je suppose néanmoins que mourir est très différent quand c'est l'oeuvre de l'âge : on s'éteint avec les siens, cela doit ressembler à un endormissement. Si je pouvais échapper à la violence annoncée, je ne demanderais rien de mieux.

    La pluie s'arrête. L'hypothèse exquise s'achève.

    Tout s'accomplira.

    Amélie NOTHOMB

    SOIF

     


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  • Le faisan

     

    Tu as dit que tu le tuerais ce matin,

    Ne le tue pas. Sombre, étrange... j'en tremble encore.

    Cette tête a surgi, allant son chemin

     

    Parmi l'herbe haute de la colline à l'orme.

    C'est quelque chose, que de posséder un faisan,

    Ou même seulement d'en avoir la visite.

     

    Je ne suis pas mystique : ce n'est pas du tout

    Comme si je croyais qu'il avait un esprit.

    Il est tout simplement dans son élément.

     

    Cela lui donne une prestance de roi, un droit.

    L'empreinte de sa large patte l'autre hiver,

    Le sillon de la queue sur la neige, chez nous ---

     

    Le prodige de cela, dans cette pâleur,

    A travers les traces croisées des moineaux.

    C'est sa rareté, peut-être ? Il est rare.

     

    Mais il me plairait d'en avoir une douzaine,

    Une centaine sur cette colline --- verts, et rouges,

    Se croisant et se recroisant : une aubaine !

     

    Il est tellement bien dessiné, et si vif.

    C'est une petite corne d'abondance.

    Tapageur, il se déploie, brun comme une feuille,

     

    Et se pose sur l'orme, où il est tranquille.

    Il profitait du soleil dans les narcisses.

    J'ai fait un pas de trop, stupide. Laisse-le, laisse-le.

     

    Sylvia PLATH

    La traversée


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  • Comment calmer cette nostalgie du grand démarrage ? On pouvait toujours prier Dieu. C'était une occupation agréable, moins fatigante que la pêche à l'espadon. 

    ...

    On pouvait aussi penser que l'énergie primitive pulsait, résiduelle, en chacun de nous. Autrement dit que résonnait en nous tous un peu du vibrato originel. La mort saurait nous réincorporer au poème initial. Ernst Jünger, quand il tenait un petit fossile du précambrien dans le creux de sa main, méditait sur l’apparition de la vie (c'est-à-dire du malheur) et rêvait aux origines : "Un jour, nous saurons que nous nous sommes tous connus."

    Enfin, restait la technique de Munier : traquer partout les échos de la partition première, saluer les loups, photographier les grues, rassembler à coups d'obturateur les tessons de la matière mère explosée par l'Evolution. Chaque bête constituait un scintillement de la source égarée.

    ...

    L'affût était une prière. En regardant l'animal, on faisait comme les mystiques : on saluait le souvenir primal. L'art servait aussi  à cela : recoller les débris de l'absolu. Dans les musées on passait devant les tableaux, carrés de la même mosaïque.

     

    Sylvain Tesson

    La panthère des neiges

     


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  • N'élève pas la voix, poème

     

    N'élève pas la voix, poème,

    Sois un murmure qui dit : "Là !"

    où le ruisseau se parle à lui-même

    du profond rocher de la colline

    jusqu'au bas de laquelle il s'est creusé sa voie

    en ruisselant au-dessus d'eux. "Là !"

    où perce le soleil et où le cardinal

    flamboie soudain sur le rameau illuminé.

    "Là !" où la colombine aérienne

    s'éclaire sur sa tige fragile.

    Marche, poème. Regarde, et ne fais pas de bruit.

     

    Wendell Berry

    Nul lieu

    n'est meilleur que le monde


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