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  • A la question : "Mais, Monsieur, qu'est-ce qui nous assure que l'homme a une âme ?", un de mes collègues à l’Université de Strasbourg avait répondu spontanément : "Quand un homme torture un homme, il essaie de tuer un peu plus que son corps."

    Réponse qui m'habite depuis : le tortionnaire prouve que l'homme est esprit, et pas seulement corps et psychisme : nombre de procédés de torture (diffusion en boucle d'une musique angoissante, isolement...) ne laissent aucune trace physique. Ce que le tortionnaire cherche, c'est plus qu'inscrire dans l'économie psychique de sa victime sa propre trace, et celle de l'idéologie qu'il sert, en marquant sa mémoire au fer rouge de la souffrance endurée.

    C'est en laissant le corps en vie et la conscience en alerte, blesser chez sa victime ce qui lui est plus précieux et atteindre ce qui constitue le cœur battant de sa vie : son esprit. Cette victime, il veut "se la faire" : en faire sa chose, en faire une chose, et, comble de l'horreur, en faisant d'elle si possible, le témoin de sa propre chosification. 

    Avec scalpels et bistouris, il ne veut tuer ni le corps, ni l'âme (au sens psychologique du mot), mais profaner le centre secret d'où un être humain rayonne. Il veut piétiner ce qui fait de l'homme une personne. Per-sona, dit le latin, ce qui, littéralement, "laisse passer la voix" : le tortionnaire cherche à barrer définitivement le passage à toutes grâces futures, il veut détruire, peu à peu, délicieusement, le canal par où la joie de vivre se fraie (jadis) un passage.

    Simone Weil écrit quelque part : "il y a dans le cœur de tout homme quelque chose qui s'attend à ce qu'on lui fasse du bien, et non du mal. C'est cela qui est sacré en tout être."

     

    Martin STEFFENS

    Rien de ce qui est inhumain ne m'est étranger

     


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  • Et maintenant

     

    Elle arrive à l'improviste,

    elle dure autant que les cercles dans l'eau après la pierre,

    elle interrompt les pensées, la mélancolie,

    elle est sans réservation, sans rendez-vous,

    la mystérieuse miette du bonheur.

    Celui qui la reconnaît trop tard

    lui fait un signe à la mémoire

    du temps où elle était là et il ne la connaissait pas.

    Il veut souffler dessus mais inutile,

    l'étincelle de la braise ne part pas.

    Alors, je l'ai à l’œil,

    le nerf prêt à la secousse

    électrique, maternelle, pyrotechnique

    du bonheur, la voici, c'est maintenant.

     

    Erri de Luca

    Le plus et le moins


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  • le temps 

     

    il (le temps) n'est composé ni d'ondes ni de particules. Il n'est pas soumis à l'évolution. Il n'est pas l'oeuvre des hommes.

    On se demande d'où il sort. Nous ne savons pas.

    De quel chaudron magique ? De quels abîmes métaphysiques ? Nous l'ignorons.

    Nous savons tout, ou presque tout, de la matière, de l'air, de l'eau, de la lumière, des lois immuables qui gouvernent l'univers avec une rigueur surprenante, et même de la pensée.

    Nous ne savons rien de ce temps dont le mystère effrayant finit par nous sembler d'une évidente simplicité et comme allant de soi.

     

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    De ce temps si peu vraisemblable où le présent est toujours absent et qui n'est pas un torrent descendu on ne sait d'où mais le rappel perpétuel du dur destin de ces vivants qui sont des morts en sursis, les poètes, comme d'habitude, ont dit d'avance tout l'essentiel.

    ..

    Ronsard, notre maître à tous :

    "Le temps s'en va, le temps s'en va, ma dame.

    Las ! le temps non, mais nous nous en allons".

     

    Jean d'Ormesson

    Le guide des égarés

     

     

     


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