• Je n'appelle, ni ne pleure, ni ne regrette rien,

    tout passe comme brume de pommiers en fleurs.

    Miné désormais par l'or de défloraison

    Je ne connaîtrai plus la jeunesse.

     

    Tu ne battras plus comme avant

    désormais, cœur transi,

    plus ne t'incitera à flâner pieds nus

    la terre du bouleau et du calicot.

     

    Esprit follet qui attisa mes lèvres

    comme tu te fais rare, rare aujourd'hui.

    Flots d'émotion, pétulance du regard,

    ô ma fraîcheur d'âme perdue.

     

    De désirs même je deviens avare.

    Ma vie ! Ou ne fut-ce qu'un songe ?

    Comme si par un bruissant matin de printemps

    j'eusse passé au galop sur un destrier rose.

     

    Tous en ce monde, tous sont périssables,

    lentement s'écoule le cuivre de l'érable...

    Béni sois-tu néanmoins dans les siècles

    toi qui es venu éclore et mourir.

     

    Sergueï Essenine

    1921


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  • Heureux qui par un frais automne

    largue son âme comme pomme au vent

    et contemple le soc du soleil

    fendre l'eau bleue de la rivière.

     

    Heureux qui extrait de sa chair

    l'incandescent clou des poèmes,

    et revêt le blanc vêtement de fête

    en attendant que l'hôte frappe.

     

    Apprends, mon âme, apprends à garder

    au fond des yeux la fleur de merisier ;

    avares sont les sens à s’échauffer

    quand du flanc coule un filet d'eau.

     

    Les étoiles carillonnent en silence

    Telle la boue à l'aube, telle la feuille blanche.

    Nul n'entrera dans la chambre haute,

    je n'ouvrirai la porte à personne.

     

    Sergueï Essenine

    1918

     


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  • Sans doute serait-il utile de décrire différents degrés de conscience.

    Après tout, même quand j'écris, c'est inconsciemment qu'est engendrée une bonne partie de ce que j'écris. Je devine sous mes mots un monde préconscient d'où je les extrais, pensées non encore articulées mais potentiellement présentes, et quand je les trouve je crois à leur justesse ou à leur fausseté.

    Oui voilà ce que je voulais dire. A quoi mesurer cela ? Ce n'est pas extérieur à moi.

    Je ne possède aucun notion objective de la phrase parfaite qui exprimera au mieux ce que je veux dire. C'est au-dedans de moi que je le sais et, pourtant, cet intérieur verbal n'est-il pas pétri de l'extérieur, de tous les livres que j'ai lus, des conversations que j'ai eues et de leurs traces mnémiques ?

    J'aime les expressions "ça me trotte dans la tête" et "je l'ai sur le bout de la langue", qui désignent ces vagues réminiscences sous-jacentes. 

     

     

    Siri Hustvedt

    la femme qui tremble

    une histoire de mes nerfs


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  • Aujourd’hui pour ce défi notre amie Lilousoleil nous demande d’ouvrir nos oreilles…

    Le morceau s’appelle « VOCALISE » composé par un certain Rachmaninov

    Vous êtes inspirés par la musique, par le titre, par le compositeur ou encore par l’interprète.

    Vos textes sont à poster pour le 01 juin

    Et n’oubliez pas les jeudis poésie le 27 mai et le 4 juin poèmes libres

    Et maintenant musique maestro

    Première version

    http://www.youtube.com/watch?v=R5IiC1kAdzM piano Emil Gilels

    deuxième version

    http://www.youtube.com/watch?v=5ZIQ2pHaJ1I Natalie Dessay

     

     


     

     

    Comme bien souvent, Mona aimait à s’allonger sur le canapé. Elle se laissait porter par la musique. Comment se faisait-il qu’elle appréciait particulièrement  les musiques mélancoliques ? Celles qui remuent l’âme et vous font sentir plus vulnérables. Celles qui remuent vos gouttes de sang, les faisant vibrer une à une dans l’incroyable réseau filaire.

    Mona écoutait radio classique aujourd’hui. Le ciel était doux, quelques nuages blancs, coton, transporteurs d’âmes calmaient les esprits humains. Et la musique, Vocalise de Rachmaninov s’imprégnait partout, dans son petit salon beige. Toufou dormait à ses pieds, Léonard, au garage, préparait sa moto pour une sortie « dans le vent ».

    La voix s’élevait pure, créant un espace dans le temps … Toufou ne s’aperçut même pas de la disparition de Mona. Pas seulement dans une rêverie, mais entièrement, pieds nus, mollets, lentement, précisément, ventre, seins, mains, bras, cou et tête se dématérialisaient, s’effaçaient.

    La montée fut lente, douce. Sans à coup, comme transportée dans les bras généreux d’un dieu ? d’un ange ? Mickaël, Raphaël ? Elle ne bougeait pas, seule une odeur printanière, marguerite, feuille de menthe et seringa mêlés, la prenait toute entière.

    Monter, pour décrire une ascension qui n’en était pas une .. car ascension dit effort, dit visible élévation, là elle ressentait un calme de son cœur, doux, doux, lent.

    Personne n’était présent pour l’accueillir, aucune vision, aucune nuée, juste la sensation d’être touchée, embrassée, caressée, un son cristallin d’une voix enfantine dans le lointain. Elle qui aimait voir, regarder, admirer, une coccinelle au dos d’une feuille, une fleurette embrassant une voisine, une cerise près de rougir, sa vue n’était plus.

    L’instant, le temps, l’ère … impossible de calculer, s’était dissous. L’amour l’entourait. Chaud, bruissant, consolateur. La voix de sa grand-mère peut être, celle de Béatrice aussi, dont le rire jouait avec celui de l’enfant … et en  fond, tout en fond, résonnait  un hymne doux et vivifiant : « aime, aime, aime, aime », sur tous les tons, en dehors et en elle. La musique l’enroulait.

    Mona ouvrit les yeux, la musique avait fondu, elle était seule, mélancolique, mélancoliquement heureuse, d’une mélancolie appelant l’amour toujours, espérant surtout. Elle mit ses chaussons roses, caressa le chien et prit son casque … rouler avec Léonard dans le vent.


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  • LETTRE A MA MERE

     

    Toujours vivante, ma vieille maman ?

    Moi je le suis. Salut à toi, salut !

    Que ruisselle encore sur ta vieille isba

    l'ineffable lumière du soir !

     

    On m'écrit que, celant ton tourment,

    tu te fais pour moi bien du chagrin,

    que souvent tu sors sur le chemin

    dans ton caraco tout vieillot.

     

    Que le soir, dans la ténèbre bleue,

    une image obsédante te poursuit :

    au cabaret, un quidam, lors d'une rixe,

    plonge une lame dans le cœur de ton fils.

     

    Rien de tout cela, mère ! N'aie crainte !

    Ce n'est là qu'un vilain cauchemar.

    Je ne suis pas encore tel endurci pochard

    que je puisse mourir sans t'avoir revue.

     

    Je suis comme avant, un tendre

    qui ne rêve, sais-tu, qu'à une chose :

    quitter au plus vite le spleen de la révolte

    retrouver notre maison basse.

     

    Je reviendrai lorsque le jardin tout de blanc

    étirera ses branches à l'appel du printemps.

    Mais il ne faudra plus m'éveiller aux aurores

    comme tu le faisais il y a huit ans.

     

    Ne vas pas rappeler les rêves passés

    ni ranimer les desseins avortés ;

    j'ai trop tôt connu dans l'existence

    toutes sortes de fatigues et de manques.

     

    Et ne me dis pas de prier. Surtout pas !

    Au passé on ne retourne pas.

    Toi seul es mon secours et ma joie,

    toi seule es pour moi l'ineffable lumière.

     

    Oublie donc, mère, soucis et angoisses,

    ne t’afflige plus tant à mon propos.

    Ne sors plus si souvent sur le chemin

    dans ton caraco tout vieillot.

     

    Sergueï Essenine 

    1924

     


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