• Le monde réel est fait de choses singulières toujours nouvelles, excessivement complexes, bizarres - où chacun reste en partie étranger à lui-même parce que nous ne cessons de dériver d'une situation singulière à l'autre. Dans ce contexte, la Raison se compare mal à un instrument de vision ; elle ressemble plutôt à ces horloges qui, en indiquant notre latitude, nous aident à naviguer... dans l'inconnu.

    - "Comme les vagues de la mer ... murmure le philosophe (Spinozza) en posant le front contre la vitre, nous sommes tous ballottés..."

     

    Maxime ROVERE

    Le clan Spinozza

    Amsterdam 1677

    L'invention de la liberté

     

     


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  • La maison en dur

    avec ses travaux enfin achevés

    ses volumes aériens

    et son puits de lumière

    ses interrupteurs emmêlés

    ses potiches

    ses cafards et son jasmin

    ses meubles

    sarcophages protégés de la poussière

    par des draps sales

    L'as-tu vraiment habitée ?

    Voilà qu'ici

    une simple feuille

    vierge en apparence

    t'offre le gîte, le couvert

    et te remet vertement en place :

    errant indigne

    gare à ton âme !

     

    Abdellatif LAÂBI

    Tribulations d'un rêveur attitré


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  •  Mes parents ont voué une admiration sans réserve au général de Gaulle, ils le considéraient comme leur maître en patriotisme mais aussi en malheur, car ils savaient que ce grand homme avait eu une enfant différente. Sa fille, Anne, était née en 1928 atteinte de trisomie 21. L'accouchement d'Yvonne de Gaulle ayant été difficile, Anne avait gardé de sa naissance des séquelles lui rendant la marche difficile.

    Charles de Gaulle fut un père profondément attaché à celle qu'il appelait "ma joie", soucieux à chaque instant de la protéger, et voyant en elle une bénédiction. "Anne a été aussi une grâce, elle m'a aidé à dépasser tous les échecs et tous les hommes, à voir plus haut", dira-t-il en 1940, comme s'il tirait sa force de la fragilité de cette enfant. En garnison à Metz, à la veille de la Seconde Guerre Mondiale, il avait demandé que l'on ouvre les grilles du jardin botanique dès 7 heures du matin quand il faisait beau. Il voulait se promener avec Anne dans les allées sans que des badauds dévisagent cette enfant stigmatisée comme "mongolienne".

    Et même, quand il fit de l'Angleterre, la capitale de France libre, rien ne pouvait lui faire obstacle dès lors qu'il avait décidé de consacrer du temps à sa fille. Avec elle, il se laissait aller à des élans d'affection qui ne lui étaient pas habituels. "Sans Anne, peut-être  n'aurais-je jamais fait ce que j'ai fait. Elle m'a donné le cœur et l'inspiration", a-t-il avoué à Jean Lacouture, son biographe.

    ...

    Anne est morte d'une pneumonie en 1948, à l'âge de 20 ans. A la fin de son enterrement, de Gaulle était debout devant la tombe, le visage dans ses mains. Le prêtre s'est souvenu de cet instant où l'homme qui avait sauvé l'honneur de la France n'était plus qu'un père inconsolable : "Je me suis agenouillé et il s'est littéralement effondré sur mon épaule." Quelques instants plus tard, alors que le corps d'Anne venait d'être enterré, de Gaulle a posé sa main sur le bras de sa femme et lui a murmuré : 'Maintenant, elle est comme les autres".

    Maintenant... comme les autres. Désespérant aveu qui laisse entendre que seule la mort a réussi là où les hommes ont échoué.

     

    Elisabeth de Fontenay

    Gaspard de la nuit


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  • Du droit de t'insurger tu useras

    quoi qu'il advienne

    Du devoir de discerner

    dévoiler

    lacérer

    chaque visage de l'abjection

    tu t'acquitteras

    à visage découvert

    De la graine de lumière

    dispensée à ton espèce

    chue dans tes entrailles

    tu te feras gardien et vestale

    A ces conditions préalables

    tu mériteras ton vrai nom

    homme de parole

    ou poète si l'on veut

     

    Abdellatif LAÂBI

    Tribulations d'un rêveur attitré

     

     

     

    « Ai-je jamais écrit avec autre chose que ma vie ? »

    Abdellatif Laâbi est né en 1942 à Fès. Il fonde en 1966 la revue Souffles qui a subverti le champ littéraire et culturel au Maghreb. Son combat pour la liberté lui a valu d’être longtemps emprisonné au Maroc. Depuis 1985, il vit principalement en France. Son œuvre fréquente tous les genres littéraires, mais la poésie y occupe une place centrale. Couronnée par de nombreux prix dont le Goncourt de poésie et le Grand Prix de la francophonie, elle est traduite dans un nombre grandissant de langues. De son côté, Laâbi a traduit en français plusieurs auteurs arabes contemporains.

     


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  • Il leur faut juste un peu d'eau 

    un rayon de soleil

    un quart de galette

    chaude si possible

    et d'avoir entendu ne serait-ce qu'une fois

    même dans une vie antérieure

    les intonations à quoi l'on reconnaît l'amour

    dans n'importe quelle langue

    Ces besoins étant

    Ils ne demandent rien

    Ils respectent le libre vouloir

    de l'eau 

    du soleil

    des mains qui d'une poignée de graines

    tirent la pâte 

    la mettent à l'épreuve du feu

    pour l'avènement du pain

    des lèvres sachant capter l'instant de grâce

    où le coeur battant dru

    s'offre sans réserve

     

    Abdellatif LAÂBI

    Tribulations d'un rêveur attitré


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